Les Mularis
une nouvelle de Serge Lehman
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Akhab remonta à la surface le matin du vingtième jour. épuisé par sa longue ascension, il jeta son paquetage dans la cour carrée du Donjon, s'assit sur le sol de terre battue et se laissa aller en arrière, les yeux fermés. Après trois semaines passées sous terre, il savait qu'il lui faudrait un moment pour se réacclimater à la lumière du jour.
Il laissa s'écouler ainsi plusieurs minutes. Peu à peu, son cour, ses poumons, les muscles de son dos et de ses jambes cessèrent de le torturer. Akhab inspira profondément. Les senteurs de la jungle toute proche lui redevenaient familières - comme un vêtement oublié, puis retrouvé par hasard. Il inspira de nouveau. Les sensations affluaient, se chevauchaient. L'odeur de terre humide du Donjon. La chaleur des soleils qui perçaient au-dessus des remparts. Les cris lointains des pseudosaures, affalés sur les berges du fleuve, et ceux des oiseaux à l'affût. La tiédeur du vent.
Le silence.

Akhab prit conscience de sa propre solitude aussi facilement qu'il avait admis la nécessité de l'exil lorsque, vingt jours plus tôt, le capitaine Hollander avait rassemblé les hommes dans la cour. · partir de cette minute, les faits s'enchaînaient, avec une simplicité presque élégante : Hollander donnait l'ordre de se préparer à évacuer ; les hommes riaient, sifflaient, applaudissaient - heureux d'en finir. Après tout, cela faisait six mois qu'ils avaient débarqué sur Ancil'.
Akhab avait écouté le discours du capitaine jusqu'au bout. Comme les autres, il s'était ensuite dirigé vers sa cellule, pour y rassembler ses affaires. · cet instant, il ne savait pas encore ce qu'il allait faire. Défier Hollander ? Il ne s'en sentait pas le courage. Mais partir, comme on le lui ordonnait.
Partir était au-dessus de ses forces.

Il avait fui, presque malgré lui. Comme si ce n'était pas lui. Dès la tombée de la nuit, il s'était glissé dans la cour. L'obscurité était pleine des rires et des cris des soldats, rassemblés au mess. · pas de loup, Akhab avait traversé l'étendue de terre battue, puis s'était enfoncé dans l'escalier.
Les trois semaines suivantes étaient floues dans son esprit. Il avait vécu dans le labyrinthe souterrain des Mularis, se déplaçant sans cesse, chassant et dormant avec eux. Il les avait laissé le nourrir et, en échange, leur avait appris de nouvelles postures de communication. Comme il s'y attendait, personne n'avait eu le courage de se lancer sur ses traces.

La surface s'éloignait. Le souvenir d'Hollander et des autres semblait. s'effacer, perdre de sa substance dans sa mémoire. Cette évolution convenait à Akhab. En s'enfonçant sous terre, il avait abandonné à ses camarades le poids d'une décision qu'il ne pouvait pas prendre. Parfois, il pensait à eux - avec une étrange tendresse - mais il devait froncer les sourcils, et faire un effort intense pour se rappeler leurs visages, et le son de leurs voix.
Un soir, Akhab avait découvert que cet effort lui-même était devenu inutile. Immédiatement, il s'était mis à remonter vers la surface. · ses yeux, il existait un lien - secret, mais bien réel - entre le souvenir qu'il conservait des hommes et leur présence effective, là-haut, dans le Donjon.
Le silence qui l'enveloppait à présent avait valeur de confirmation. Hollander était parti. Akhab restait seul - et ce monde.
Ce monde était promis à la destruction.

Il ouvrit les yeux. L'éclat des soleils avait cessé de l'éblouir. Loin au-dessus de lui, le ciel violet d'Ancil' palpitait entre les murailles circulaires. Une nuée d'oiseaux immenses, aux longues ailes jaunes frangées de noir, glissait parmi les nuages. Akhab se leva. Il traversa la cour, longea l'un des quatre trottoirs Mularis dont les cannelures et l'incurvation l'avaient tant intrigué, au début, et entra dans la petite salle o- Hollander avait installé son centre de communication.

Comme Akhab l'avait prévu, les hommes avaient démonté et emporté l'essentiel du matériel. Partagé entre l'euphorie et le désespoir, il explora la pénombre ocre du regard. Une brassée de câbles traînait sur le sol. Rien qui vaille la peine d'être récupéré.
Akhab sortit et alla ramasser son sac. Au passage, il jeta un coup d'oeil à l'escalier qui s'ouvrait non loin de là et dont il avait gravi les quatre mille degrés de pierre pendant la nuit. Une forme furtive - minuscule - se déplaça sur la cinquième ou la sixième marche. Akhab l'ignora. Tenant son sac à bout de bras, il traversa la cour en sens inverse et entra dans sa cellule.
Aussitôt, une image en trois dimensions se matérialisa dans le champ du holosite installé sur son bureau. Le visage de Hollander. Akhab s'arrêta, hors d'haleine, laissa tomber son sac à terre. Les yeux désincarnés du capitaine le cherchaient.

- Je suis là, dit Akhab.
Hollander - ou plutôt, son double numérisé - se tourna dans sa direction.
- Michel., murmura-t-il d'une voix rauque.
Il y eut une seconde de silence. Malgré lui, Akhab ne put s'empêcher d'admirer la finesse avec laquelle Hollander avait programmé son clone. En le dotant d'une capacité d'empathie au moins égale à la sienne, le capitaine avait assumé autre chose qu'une simple obligation administrative.
- Quand êtes-vous partis ? interrogea Akhab en s'asseyant.
- Il y a six jours.
Hollander secoua la tête avec agitation :
- Nous t'avons attendu le plus longtemps possible.
- Je sais, dit Akhab - avec une insouciance que rien ne justifiait (à quoi bon ménager la susceptibilité d'un programme informatique ?). Tout ça est ma faute. Ne t'inquiète pas.
Hollander poursuivit, comme s'il n'avait pas entendu :
-. · la fin, j'avais organisé des tours de garde au sommet de l'escalier - au cas o- tu aurais décidé de venir te ravitailler de nuit. Je ne voulais pas prendre le risque de te laisser passer. J'ai même envoyé Link jusqu'à la première salle. Il t'a appelé pendant des heures. Tu n'as rien entendu ?
- Non. Les Mularis m'ont entraîné plus loin, cette fois-ci. J'étais sans doute hors de portée.
Hollander hocha tristement la tête.
- Nous ne pouvions pas rester plus longtemps, Michel. La Murène est toute proche, maintenant. · peine une centaine de kilomètres à l'ouest. Dans quatre ou cinq jours, elle aura atteint le Donjon. L'alternative était.
- Oui. Partir et abandonner les Mularis à leur sort. Ou rester et mourir avec eux.
Akhab haussa les épaules :
- Je ne pouvais pas les laisser, capitaine. J'ai fait mon choix.
- J'espérais que tu dirais ça.
L'homme réel et l'homme virtuel se dévisagèrent un long moment, en silence. Il n'y avait plus rien à dire. Au bout d'une minute - ou deux, ou dix -, le holosite s'éteignit. Akhab se retrouva seul.

Il passa une partie de la matinée à classer ses notes - moins par souci de méthode que pour s'occuper l'esprit. Comme Hollander l'avait dit, la Murène se rapprochait. Bientôt, elle aurait tout englouti : le fleuve, la jungle, le Donjon. Lui-même. Elle passerait, rendrait la matière au chaos, puis poursuivrait sa route et ne quitterait Ancil' que lorsqu'elle en aurait dévoré toute la surface. Dans un mois, deux au plus, il ne resterait rien de ce monde.
étrangement, Akhab trouvait cette idée abstraite - bien qu'il eût visité plusieurs systèmes dévastés par la Murène. C'était peut-être un effet de cette brutale perte de sens à laquelle il était confronté. Ses recherches sur les Mularis, qui l'avaient occupé pendant six mois, lui semblaient à présent dépourvues de signification. Akhab lutta un moment, puis finit par admettre qu'il était devenu son propre objet d'étude - et que son seul travail, désormais, visait à rendre acceptable la perspective de sa fin toute proche.
Au début de l'après-midi, il se rendit sur les remparts. La jungle, épaisse et moite comme une fourrure, enserrait le Donjon de toutes parts. Les deux soleils se confondaient au zénith en un halo blanc-bleu, vaguement elliptique, dont l'image dédoublée brûlait sur les eaux vertes du fleuve. La gorge sèche, Akhab suivit la rive occidentale du regard. La chaleur écrasante agitait l'air, et brouillait l'image des grands arbres affalés, dont les branches frôlaient le courant. Loin à l'ouest, un groupe de pseudosaures fouissait mollement la boue fraîche du rivage. Akhab se surprit à les envier. Renoncer à méditer sa place, son rôle sur ce monde - pour ne conserver que le noyau reptilien de sa personnalité, une conscience de soi mue par l'ombre et la chasse, en dehors du temps.

Telle aurait été sa grâce, s'il avait pu la choisir. Mais c'était évidemment impossible. Akhab grimaça. Au plus lointain du ciel, le chaos progressait. Des formes bistres et mouvantes, dont la géométrie rappelait celle des images fractales, souillaient l'horizon. Un étrange essaim noir, pulvérulent, se tordait entre elles. Akhab crut d'abord qu'il s'agissait d'oiseaux démembrés et balayés par le vent. Mais lorsqu'il plissa les paupières, et mit sa main en visière sur son front, il comprit que les particules minuscules qui dansaient là-bas étaient des arbres - des géants de plus de cent mètres de haut, comparables à ceux qui encerclaient le Donjon - déracinés et projetés en plein ciel.
La Murène était encore invisible, mais son souffle la précédait de quelques jours.
Akhab fouilla les poches de sa combinaison crasseuse, en tira la moitié d'un cigare et l'alluma. · cet instant, une minuscule silhouette velue bondit sur les remparts, juste à côté de lui. Elle traversa la pierre chaude à petits bonds et vint se lover sur le dessus de sa main avec un soupir d'aise. Akhab ne put retenir un sourire. D'un geste vif, il lança le Mulari en l'air, le rattrapa au creux de sa paume, puis l'éleva à la hauteur de son visage.
- Hé, murmura-t-il d'une voix douce. D'où sors-tu, toi ?
Le Mulari, ravi, fit deux ou trois roulades, escalada le bras d'Akhab sur les pattes avant et revint se blottir dans sa paume. Akhab l'observa un long moment, avant de le déposer sur le rempart de pierre blonde.
- Regarde, dit-il en désignant l'horizon tourmenté. Là-bas, tu vois ? Un grand danger. Il faut partir.
Le Mulari cligna des paupières avec curiosité, suivit la direction qu'indiquait Akhab. Pendant un instant, il fixa les formes fractales qui, peu à peu, contaminaient le violet profond du ciel - puis fit un bond sur lui-même, s'assit et entreprit de lisser la fourrure de son jabot.
L'indifférence de la petite créature ouvrit à Akhab une perspective nouvelle. Pendant une fraction de seconde, il ressentit - avec une intensité presque douloureuse - le caractère profondément irréel de la situation.
Sa propre position de naufragé volontaire était elle-même ambiguë. Lorsque l'expédition avait débarqué sur Ancil', six mois plus tôt, Hollander avait soigneusement défini la tâche de chacun. Akhab était biologiste. Son travail consistait à évaluer le stress de la faune locale au fur et à mesure que la Murène avançait.

Il avait découvert le Donjon par hasard, en recherchant, sur des photos satellites prises dans l'hémisphère nord, des traces de migrations massives. Hollander, escorté de quelques hommes, s'était prudemment rendu sur place. Mais il n'y avait rien. Rien d'autre qu'une tour cylindrique et vide, dont la base s'ornait de trottoirs sculptés distribuant une trentaine de cellules sans fenêtres. Heureux (et soulagé) d'échapper à l'emprise moite de la jungle, le groupe n'avait pas tardé à prendre ses quartiers au Donjon.
Ensuite, les Mularis étaient sortis de terre.
Akhab battit des paupières, et tira sur sa moitié de cigare. Il peinait à classer ses souvenirs, à les distinguer de ses spéculations et de ses émotions. Il laissa ses yeux voguer un moment sur l'horizon. Du combat qui se déroulait là-bas - à moins de cent kilomètres, maintenant - entre Ancil' et la Murène, rien ne filtrait. Pas le moindre souffle de vent. Pas même l'écho d'un grondement de tonnerre. La violence se cachait sous le ciel tuméfié.
- Il faut partir, dit à nouveau Akhab - et il répéta ces mots plusieurs fois de suite même s'ils ne servaient à rien. Les Mularis étaient sourds. C'était l'une des premières découvertes qu'Akhab avait faite à leur sujet. La nuit qui avait suivi leur apparition, ils lui avaient apporté un cadavre - un très vieux mâle au poil gris foncé, mort depuis peu. L'autopsie avait - entre autres choses - révélé une oreille interne atrophiée, réduite à l'état de vestige.

Akhab était surpris. Bien que nul n'ait encore découvert l'entrée de leur terrier, il était évident que les Mularis vivaient sous terre. Dans presque tous les cas de ce genre, l'évolution finissait par produire des organismes dotés d'une ou‹e et de facultés olfactives très puissantes, qui compensaient la dégénérescence des organes visuels.
Les Mularis présentaient les signes inverses. La vue était chez eux la fonction sensorielle dominante, à tel point qu'elle mobilisait la moitié de leur système nerveux central. Elle était aussi à l'origine de la plupart de leurs rites et comportements sociaux - mais cela, Akhab ne l'avait compris que bien plus tard, après avoir découvert l'entrée de l'escalier, sous la terre battue de la cour, et exploré une première fois le labyrinthe souterrain. De son expédition, il avait rapporté une énorme masse de données - et la certitude que les Mularis étaient intelligents.
- Est-ce qu'on peut communiquer avec eux ? avait demandé Hollander après avoir lu son rapport.
- · condition d'y consacrer le temps nécessaire, oui. Akhab avait souri : J'y ai déjà pensé, capitaine. Quand j'étais là-dessous, j'ai jeté les bases d'un alphabet visuel. Une centaine de pictogrammes très simples. Tout ce que je demande, c'est le droit de faire des tests.
Hollander avait laissé tomber le rapport sur son bureau.
- Nous sommes là pour la Murène, Michel. Ne l'oublie pas.
Mais Akhab avait désobéi. Il s'était efforcé d'oublier - le plus longtemps possible - jusqu'à ce qu'il soit trop tard pour revenir en arrière.
Avec un soupir, il jeta son cigare dans la jungle. Intrigué par son geste, le Mulari interrompit sa toilette et le dévisagea en clignant des yeux. Akhab le prit à nouveau dans sa main. La fourrure du petit animal était brûlante.
- D'accord, dit-il en le plaçant sur son épaule. On s'aime, toi et moi. Mais ne te fais pas d'illusions : c'est une liaison sans lendemain.
Akhab longea le chemin de ronde jusqu'à l'échelle d'hypercarbone qui plongeait, du haut de la muraille, vers la cour carrée, quarante mètres plus bas. Il posa le pied sur le premier barreau, et commença à descendre. L'échelle était une idée de Hollander. Lorsqu'il avait exploré le Donjon pour la première fois, le capitaine avait été frappé par l'absence de toute installation permettant d'accéder aux remparts.
- C'est tout de même bizarre, tu ne trouves pas ? Construire un truc aussi haut sans pouvoir s'en servir.
Akhab avait hoché la tête, songeur. Tout ce qui se rapportait au Donjon était bizarre. Son ancienneté, d'abord. Les mesures de radioactivité indiquaient dix mille années locales. Son origine, ensuite : compte tenu de la masse des blocs utilisés, les Mularis ne pouvaient pas être les constructeurs. Et pourtant, Akhab avait pu vérifier que le diamètre des cannelures, visibles à la surface des trottoirs, correspondait exactement à l'envergure d'un Mulari allongé, les pattes repliées sous lui. Les traces de griffes - très nombreuses et, pour certaines d'entre elles, contemporaines de la construction - prouvaient que cet usage avait été reconnu dès le début. Bien entendu, ce pouvait être une coïncidence.
Mais dans ce cas, à quoi était censé servir le Donjon ? Quelle était sa fonction ? Akhab avait travaillé pendant six mois sans prendre un seul jour de repos. Et il était toujours incapable de répondre à cette question.
- C'est peut-être moi qui m'y prends mal, murmura-t-il en tournant la tête pour observer le Mulari juché sur son épaule. Ou alors, vous m'avez caché quelque chose. Qu'est-ce que tu en dis ?
L'animal avait disparu. Il avait sans doute sauté pendant la descente, mais son poids était si faible - quelques grammes à peine - qu'il était passé inaperçu. Akhab baissa la tête.

La cour, qui n'était plus qu'à deux ou trois mètres sous lui, grouillait de Mularis.
Ils étaient très nombreux - dix mille au moins. Akhab était surpris. Il n'avait encore jamais vu de tel rassemblement. Avec précaution, il descendit les derniers barreaux et posa les pieds sur le sol. Les Mularis refluèrent calmement devant lui. Akhab fit un pas, puis un autre. Bientôt, il atteignit le centre de la cour. Les Mularis étaient partout. Ils formaient sur la terre battue un tapis de fourrure mouvante, constellé de blanc, de brun, de gris et de noir.
Akhab leva la main. Traça un cercle dans l'air surchauffé.
Aussitôt, une agitation frénétique s'empara des Mularis, qui se mirent à sauter sur eux-mêmes, à échanger leur place - plusieurs fois de suite en une fraction de seconde - à traverser la cour en tous sens avant de s'arrêter brutalement et de se dresser sur leurs pattes arrières. La première fois qu'Akhab les avait vu se livrer à ce petit jeu, il avait eu l'impression d'assister à un cours sur le mouvement brownien.
Le ballet se poursuivit pendant quelques instants. Puis, les Mularis se rassemblèrent au centre de la cour, formant un cercle de deux mètres de diamètre, à l'intérieur duquel l'arrangement des corps dessinait un oil humain - remarquablement imité. Akhab nota avec admiration que l'individu choisi pour figurer la pupille possédait un pelage noir ponctué d'une unique tache blanche : imitation parfaite d'un reflet de lumière à la surface du cristallin. Avec un peu plus de recul, l'illusion aurait été saisissante.
· regret - comme si cela épuisait la magie de la scène - Akhab répéta son geste : un cercle du bout des doigts.
Il faut qu'on parle.
L'oeil cligna dans sa direction.
Nous sommes prêts.

Le cour battant, Akhab entra dans sa cellule. Son sac traînait toujours sur le sol de pierre, là o- il l'avait laissé tomber. Il l'ouvrit, récupéra son écran et son style, puis ressortit à l'extérieur. L'oil des Mularis tourna sur lui-même et lui fit face, avant de cligner de nouveau.
D'une pression de l'index, Akhab déploya son écran - qui se gonfla et se rigidifia au contact de l'air - avant de l'installer sur le bord du trottoir incurvé. Les Mularis observaient chacun de ses gestes. Akhab réfléchit rapidement. Plus question de travailler à la compréhension de concepts avancés, désormais - ni de forger de nouveaux symboles. Tout ce qu'il voulait, c'était pousser les Mularis à fuir, à s'enfoncer sous terre le plus loin possible. La première fois qu'il était descendu avec eux, il avait effectué une trentaine de sondages à l'aide d'un petit radar. Apparemment, le labyrinthe se prolongeait sur une profondeur de quatre mille mètres au moins. Bien entendu, Akhab ne s'était pas aventuré jusque-là : au-delà des salles desservies par l'escalier, le réseau se rétrécissait brutalement, et le segment suivant n'était accessible que par d'étroites chatières, de quelques centimètres de largeur.
Cela pouvait suffire. Lorsque la Murène s'emparait d'un monde, elle provoquait une fusion totale de sa surface, mais n'attaquait que la partie supérieure de la lithosphère. Les effets observés ne s'étendaient pas au-delà de deux mille mètres - Akhab lui-même l'avait vérifié, lors d'une mission précédente.

La profondeur et l'étroitesse du labyrinthe pouvait sauver les Mularis. Sans doute pas sur le long terme - comment survivre dans un univers fondu ? Mais pour quelques semaines, quelques mois peut-être, c'était possible. Akhab s'approcha de l'écran, le style à la main. En quelques touches rapides, il dessina un disque dont le centre était marqué d'une croix, et au-dessus duquel brillaient deux petits soleils. C'était l'un des premiers symboles sur lequel il avait travaillé.
Ancil'.
Dans la cour, l'oil battit deux fois. Les Mularis avaient compris. Akhab hocha la tête, puis ajouta plusieurs éléments à son dessin. Un cylindre planté sur le diamètre du disque : le Donjon. Un escalier de quelques marches, dont l'extrémité inférieure débouchait dans une grotte dotée de stalactites. · chaque ajout, Akhab s'assurait d'un regard que les Mularis le suivaient toujours. Pour finir, il dessina, entre les murailles du Donjon, une petite silhouette dressée sur ses pattes arrières.
Aussitôt, les Mularis prirent la pose, le museau pointé vers le ciel - avant de se mettre à courir en tous sens et à sauter en l'air pour exprimer leur satisfaction.
Akhab sourit, en dépit de la tension qu'il éprouvait. Bonne classe, malgré une tendance à se dissiper en fin d'année. Il laissa faire pendant dix secondes, puis traça un grand Z en l'air. L'oil se reforma aussitôt - et cligna pour s'excuser.
Akhab revint à l'écran : il entoura son Mulari d'un cercle rouge, qu'il prolongea d'un trait dirigé vers le bas. Il faut partir. Puis - d'un seul mouvement fluide - il traversa la cour, emprunta l'escalier jusqu'à la grotte aux stalactites et, sans hésiter, s'enfonça dans le ventre d'Ancil', ne s'arrêtant qu'à quelques centimètres de la croix centrale.
Loin. Très loin sous la surface.
Immédiatement, l'oil disparut, remplacé par un immense point d'interrogation gris clair. Pourquoi ?
Akhab dessina le crâne d'un Mulari mort. Danger.
Dans le cercle, un millier d'individus permutèrent : le point d'interrogation passa du gris au noir. Quel danger ?
Akhab réfléchit un instant. Un saut conceptuel était nécessaire - même s'il devait prendre le risque de n'être que partiellement compris. De sa main libre, il désigna le ciel au-dessus de lui. Puis, il revint à l'écran et dessina - aussi bien qu'il le put, c'est à dire assez mal - la silhouette d'un énorme pseudosaure suspendue au-dessus d'Ancil', juste sous les soleils.
Le point d'interrogation passa du noir au blanc à toute vitesse - trente ou quarante fois de suite en moins de dix secondes - comme s'il clignotait. Akhab sut qu'il avait visé juste. Les Mularis détestaient les pseudosaures. La plupart du temps, ceux-ci sommeillaient paisiblement sur les berges du fleuve. Mais une ou deux fois, Akhab avait vu un groupe s'avancer jusqu'au Donjon, et tenter d'atteindre l'escalier. Aux yeux des habitants du labyrinthe, les gros lézards hexapodes étaient l'ennemi héréditaire - une pure incarnation du mal, merveilleusement efficace.
Akhab décida d'enchaîner, sans perdre de temps : il entoura le pseudosaure volant d'un cercle rouge - qu'il prolongea lui aussi d'un trait dirigé droit sur le Donjon. L'inquiétude des Mularis franchit un palier supplémentaire. Péniblement, l'oil se reforma sur le sol de terre battue - mais cette fois, la pupille avait disparu.

O- ?
Akhab désigna une nouvelle fois le ciel au-dessus de lui.
Il y eut un instant de flottement. Akhab traversa la cour et fit mine d'emprunter l'échelle. Cette fois, les Mularis comprirent le message : dans une multitude de bonds désordonnés, ils se ruèrent à l'assaut de la muraille.
Il leur fallut moins de dix secondes pour atteindre le sommet. Akhab, qui commençait à se sentir très fatigué, renonça à monter avec eux. Il les suivit simplement du regard. La vitesse du groupe, sa compacité et ses couleurs changeantes lui donnaient l'impression d'assister à la progression d'un feu de forêt, accéléré une centaine de fois. Finalement, les Mularis se massèrent sur le chemin de ronde, hors de vue depuis le sol.
Apaisé, Akhab regagna sa cellule. Avec une abnégation qui le surprit lui-même, il se remit à classer ses notes. En fouillant les tiroirs de son bureau, il découvrit une boîte de cinquante cigares, dont l'emballage était intact. Quel gaspillage ! songea-t-il avec amertume. Même s'il fumait sans discontinuer jusqu'à l'arrivée de la Murène, il ne parviendrait pas à épuiser cette manne inattendue.
Il considéra la boîte avec curiosité, la tourna et la retourna entre ses doigts. C'était un objet sans grâce, un parallélépipède de métal inoxydable, doté d'un mécanisme d'humidification fabriqué en série. Ses dimensions, son poids, sa texture étaient parfaitement ordinaires. Et pourtant, quelque chose en elle inquiétait Akhab - le terrifiait, même.
Il lui fallut un bon moment pour comprendre. La barbe et les cheveux sales. Les joues caves. Le teint blême. Les yeux abandonnés à eux-mêmes, incapables de se fixer.
Le métal poli de la boîte lui renvoyait une image qui était déjà celle de sa mort.

Akhab dormit comme un ivrogne. Il s'éveilla très tard dans la matinée, but un peu d'eau, puis traversa la cour en frissonnant. Le temps était gris. Des nuages en lambeaux labouraient le ciel désemparé. Le vent s'était levé et charriait une fumée grasse. Des oiseaux fuyaient.
La Murène comptait les jours.
Akhab se força à manger un morceau avant de monter sur les remparts. Une fois là-haut, il constata avec soulagement que les Mularis avaient disparu. Les formes chaotiques qui proliféraient sur l'horizon avaient sans doute achevé de les convaincre. Akhab examina la cour en contrebas. Carrée, ocre - et vide. Dans un angle, le seuil de l'escalier béait comme une bouche obscure. Akhab se promit de condamner l'ouverture avant l'arrivée de la Murène.
Il passa la fin de la matinée assis sur le rempart de pierre jaune. De temps en temps, il prenait une photo, établissait un relevé, dictait une note. Avant de partir, Hollander avait fait démonter le matériel lourd, mais il avait eu la sagesse de laisser à Akhab son équipement personnel. Celui-ci ne comportait - outre son laboratoire portable - qu'une dizaine d'instruments de faible capacité. C'était insuffisant pour effectuer une étude exhaustive des manifestations liées à l'arrivée de la Murène, mais Akhab n'en demandait pas tant. Il était resté sur Ancil' pour prévenir les Mularis du danger qui les menaçait et les aider à se protéger. · présent que la question était réglée, il n'éprouvait plus le moindre sentiment d'urgence. Et s'il poursuivait son travail, c'était avant tout par curiosité. La Murène était une forme de vie si exotique - et dangereuse - qu'on ne possédait sur elle que des données indirectes. D'une certaine manière, il avait hâte de la voir en face.
Lorsqu'il abandonna son poste d'observation, la jungle était en feu. De hautes colonnes de fumée s'élevaient à moins de cinquante kilomètres à l'ouest. La surface du fleuve passait du vert au brun et semblait sur le point d'entrer en ébullition. Sous le couvert, de longues silhouettes détalaient avec des hurlements terrifiés.

Akhab consacra les deux heures suivantes à étalonner ses instruments de mesure. Puis, il s'enfonça dans la jungle et fit une trentaine de prélèvements, sur des végétaux dont il possédait déjà les caractéristiques. Il avait l'intention de refaire l'expérience chaque jour - tant que les conditions le lui permettraient -, afin de mesurer aussi précisément que possible les progrès de la nécrose généralisée qui s'emparait du milieu.
Il poussa ensuite jusqu'au fleuve, o- il préleva un demi-litre d'eau en surface. Au retour, il eut la chance de voir un oiseau s'abattre, mort, à ses pieds. Il le ramena au Donjon et l'autopsia, les yeux écarquillés par la stupeur.
Au crépuscule, il remonta sur les remparts pour faire une seconde série de photos. Puis, il regagna sa cellule, soupa et s'endormit.
Le premier tremblement de terre eut lieu au milieu de la nuit. Le second un peu avant l'aube. Le troisième juste après le lever des soleils. Il ne s'agissait pas de séismes importants - un ou deux degrés seulement dans la classification d'Osborne - même si Akhab savait que leur périodicité et leur puissance allaient s'accroître régulièrement.
Le vent était bien plus dangereux. Il avait forci, pendant la nuit. Les rafales qui s'engouffraient à l'intérieur du Donjon produisaient une sorte de hululement sinistre, irrégulier, qui retombait parfois pour reprendre quelques minutes plus tard, avec une violence nouvelle. Une pluie continue d'objets s'abattait dans la cour : branches, feuilles, plumes, mottes de terres et fragments de roches calcinées. Parfois, un animal mort.
Akhab escalada l'échelle avec une grande prudence. Mourir entre les crocs de la Murène avait un sens. Mais il refusait d'agoniser pendant des heures, en pleurant sur ses jambes brisées. Il prit pied sur le chemin de ronde. Le vent se rua sur lui en hurlant. Centimètre par centimètre, Akhab quitta l'abri des remparts. L'incendie qui dévorait la jungle progressait à vue d'oil. Le ciel ployait sous les nuées d'oiseaux affolés. Akhab tourna la tête. · l'ouest, une colonne de lumière se frayait un chemin parmi les nuages.
La Murène.

Akhab regagna le sol, et se mit en quête d'un objet assez large pour obstruer l'entrée de l'escalier. · sa grande surprise, il découvrit qu'un millier de Mularis l'observaient, massés sur les premières marches.
- Non ! s'écria-t-il en agitant les bras. Ne restez pas là !
Comme si un ressort venait de céder en lui, il se mit à courir dans leur direction en hurlant :
- Partez ! Partez tout de suite !
Au lieu d'obéir, les Mularis envahirent la cour. Après quelques secondes d'agitation, ils se rassemblèrent en cercle. Akhab s'immobilisa, découragé. Le grand oil le regardait déjà.
- Quoi ? Qu'est-ce qu'il y a ?
La paupière s'abaissa.
Il faut qu'on parle.
Akhab secoua la tête, et dessina un Z rageur de la main.
Pas question.
La paupière s'abaissa de nouveau - avec insistance. Akhab soupira.
- D'accord, bande d'idiots.
Une minute plus tard, il se tenait debout sur l'un des trottoirs incurvés, le style à la main. · ses pieds, l'oil des Mularis se transforma en point d'interrogation. Akhab fronça les sourcils.
- Je ne comprends pas. Qu'est-ce que vous voulez savoir ?
Les Mularis permutèrent. Une forme nouvelle se matérialisa dans le cercle. Akhab en eut le souffle coupé.
Là, au milieu de la cour, son propre visage - imité avec une précision hallucinante - le défiait du regard.
Akhab.
Puis, l'image changea et devint celle d'un vaisseau spatial, derrière lequel on pouvait voir un disque marqué d'une croix.
Les autres hommes ont quitté Ancil'.
Les Mularis patientèrent un instant, puis permutèrent une dernière fois. · nouveau, Akhab se vit lui-même - mais son visage était à présent encadré par les murs du Donjon, tandis que dans le ciel, un pseudosaure monstrueux approchait.
Pourquoi es-tu resté ?
Akhab se mordit les lèvres.
- Qu'est-ce que ça peut vous faire, bon sang ?
Mais c'était évidemment inutile. Les Mularis n'avaient pas bougé d'un pouce. Ils attendaient sa réponse. Akhab réfléchit rapidement, puis se dessina lui-même, debout sur le sol d'Ancil'.
Dans le cercle, l'oil réapparut et se ferma deux fois en signe d'agrément. Akhab reprit aussitôt son dessin. Derrière sa propre silhouette, il ajouta celle d'autres hommes courant vers le vaisseau de Hollander. Au dessus d'eux, il traça une tête de mort.
Les autres ont eu peur.
Puis, il se dessina à nouveau lui-même - mais cette fois, en beaucoup plus grand. Sur son visage s'étalait un immense sourire schématique. Au-dessus : un poing fermé - symbole de courage. Dans le ciel, à côté de lui, la Murène-pseudosaure n'avait plus du tout l'air terrifiante.
Moi, je n'ai pas peur.
Un point d'interrogation, encore une fois.
Pourquoi ?
- Parce que je suis un héros, ricana Akhab. Un grand soldat.
Sur l'écran, il entoura sa propre représentation géante de plusieurs cercles rouges. L'oil des Mularis se ferma à demi.
Nous ne sommes pas Sûrs de comprendre.

Alors, Akhab se mit à arpenter le trottoir de long en large. Tous les trois pas, il s'arrêtait, défiait du regard le ciel en furie, brandissait le poing et crachait des imprécations. Puis, il reprenait sa marche, roulant des épaules, bombant le torse et faisant saillir ses biceps sous l'étoffe de sa combinaison, sans cesser de crier :
- Un héros ! Un grand soldat ! pour couvrir les hurlements du vent.
Un nuage de poussière et de terre s'abattit sur lui. Dans la cour, l'oil des Mularis était fermé. Akhab se laissa tomber sur le trottoir, sans savoir si la sensation de vide qu'il éprouvait était due à la fatigue ou au soulagement. Il reprit son souffle, tant bien que mal. Loin au-dessus de lui, le cercle de ciel visible entre les murs du Donjon était d'une obscure couleur ardoise.
Lorsqu'il se releva, les Mularis avaient disparu.

Un peu plus tard, Akhab se souvint qu'Hollander, quelques jours après que les hommes l'aient rejoint, avait fait déplacer à l'extérieur du Donjon une pierre de la muraille ouest. Elle était presque entièrement descellée, et menaçait de s'effondrer à tout moment.
Munie d'une lampe-laser, Akhab fit le tour de l'édifice. Il finit par trouver le bloc, qui avait glissé au pied d'un petit talus. En pesant sur l'une des arêtes en porte-à-faux, il parvint à l'ébranler - et, par contre-coup, à estimer son poids : dans les quatre-vingt kilos.
Il lui fallut trois heures pour le traîner dans la cour, et une de plus pour le faire glisser jusqu'à l'escalier. Après quoi, épuisé, il s'endormit sur la terre qui tremblait.

Il passa presque toute la journée du lendemain cloîtré dans sa cellule. Dehors, le temps s'était encore dégradé. Le vacarme du vent, renforcé par le tambour intermittent des séismes qui se succédaient de plus en plus vite, ressemblait au cri d'un animal à l'agonie. La chaleur était insupportable.
Ancil' mourait - et Akhab avec elle. Il n'avait plus la force de boire ou de manger. Il se contentait de rester allongé sur son lit, les yeux fermés, en essayant de ne pas hurler lorsqu'une rafale menaçait d'arracher la porte de sa cellule.
Il pensait à la Murène. Il rêvait d'elle - puisqu'il ne pouvait pas la voir. Il l'imaginait, suspendue dans le ciel. Il la défiait, tandis qu'Hollander prenait la fuite et que les Mularis l'acclamaient. Ensuite, il s'étendait entre les nuages, et tous les arbres d'Ancil' se mettaient à repousser sur son corps. Un fleuve émeraude sortait de sa bouche et se jetait dans le vide. De grands oiseaux paisibles planaient devant ses yeux.
Il s'endormit de nouveau. Rêva de nouveau. Quelque chose avait changé en lui. Il se sentait plus fort. Il se leva, but un peu d'eau. Pensa aux Mularis dans leur labyrinthe.
La nuit vint, hantée par la tempête. Puis les soleils se levèrent. Et ce fut le dernier jour.

Akhab ouvrit les yeux. La porte de sa cellule avait disparu. Une lumière jaune, fragmentée, se tordait en hurlant dans l'embrasure - comme si le vent était la lumière. Akhab se dressa sur un coude, stupéfait d'avoir dormi si longtemps. Il regarda autour de lui. La cellule était méconnaissable. De son bureau, il ne restait rien, sinon quelques éclats de bois qui dansaient dans l'air brûlant. Dans un coin, il aperçut un tiroir - étrangement intact. Il battit des paupières. Le tiroir bondit à travers la pièce, et s'évanouit à l'extérieur.
Akhab se leva, rajusta étroitement les attaches de sa combinaison. Les draps dans lesquels il avait dormi n'étaient nulle part. Tout le flanc gauche de son matelas semblait avoir brûlé pendant la nuit, et le cadre métallique du sommier n'était plus qu'une masse informe. Sous ses pieds, Akhab pouvait sentir le mouvement des dalles de pierre, qui commençaient à se desceller.
Il sortit. Une fissure en S, le long de laquelle se dressaient des tumulus informes, éventrait la cour d'un bord à l'autre. Un nuage de terre noire, fine comme de la farine, tourbillonnait entre les murs circulaires du Donjon. Akhab s'engagea sur le trottoir incurvé, courut jusqu'à l'ancien centre de communication. Le vent violent avait jeté les câbles dans un coin de la pièce. Ils remuaient faiblement, comme de gros vers. Akhab les ramassa, puis tituba jusqu'à l'échelle et se mit à grimper.
La muraille tanguait devant lui. Les barreaux d'hypercarbone grinçaient dans leur logement de pierre. Akhab avait l'impression d'escalader le mât d'un bateau en perdition. Mais il tint bon. Chaque fois que le vent menaçait de l'emporter au loin, il s'agrippait avec une force décuplée - et cette énergie dans laquelle il puisait, et qui semblait soudain sans limite, l'émerveillait et le terrifiait.
Il sortit enfin sur le chemin de ronde, à plat ventre. De la main droite, il attacha l'un des câbles au dernier barreau de l'échelle, puis entrava sa cheville. De la gauche, il passa un autre câble autour d'une aspérité du rempart, et noua la boucle sur sa taille.
Alors seulement, il se redressa.
Le monde n'était plus le monde. Le monde était un m'lstrom de nuées grises, dans les profondeurs desquelles virevoltaient des formes hideuses, déchiquetées. Des flammes gigantesques dansaient entre elles. Les arbres, qui avaient protégé le Donjon pendant des siècles, avaient disparu. Ils tournoyaient à cinq ou six cents mètres au-dessus des remparts. Akhab les contempla un long moment, incrédule et vit l'un d'eux, brutalement expulsé de la trombe, se briser en deux et retomber vers lui. Il s'accroupit et se protégea instinctivement le crâne. Le tronc écorché rebondit sur le Donjon avant d'aller se ficher en terre.
La Murène brûlait le monde. Elle le dévorait, le digérait - et ses hurlements étaient ceux d'une bête affamée.
Akhab crut la voir. Au centre obscur de la destruction, il entrevit une forme gigantesque, nimbée de lumière noire. Il sentit sa force, puisée des étoiles. Il entendit son souffle et s'étourdit à la lueur de ses crocs innombrables.
Il tomba à genoux, anéanti. Roula sur le côté. Loin sous lui, la cour achevait de se rompre. Seule subsistait encore la géométrie des trottoirs - et le rectangle noir de l'escalier.
Akhab eut un haut-le-corps. L'escalier était ouvert. Le bloc dont il s'était servi pour le condamner avait glissé sur deux ou trois mètres - et de minuscules silhouettes multicolores se ruaient par l'ouverture. Les Mularis.
Ils quittaient le labyrinthe - tous ! Plusieurs centaines de milliers, plusieurs millions peut-être. Ils envahissaient la cour par vagues successives, s'entassaient sur deux, trois, dix rangées. Akhab écarquilla les yeux. La poussière et la terre qui emplissaient l'air brouillaient les perspectives - mais il vit distinctement un cercle se former, au centre de la masse de fourrure.
Son visage apparut. Le regarda. Sourit et lui adressa un clin d'oil.
Akhab tendit la main, et traça un signe indistinct dans le vide. Mais il était trop tard. Les Mularis montaient vers lui. Ils poussaient son visage vers le sommet du Donjon, s'assemblaient sous lui, créaient des formes et leur donnaient vie. Akhab vit un front surgir du tapis multicolore. Des joues, un nez, un menton. Le visage était devenu une tête - qui sourit de nouveau, comme si elle voulait vérifier sa propre existence. Et déjà, le travail reprenait. Un cou apparut, rehaussant la tête de quelques mètres. Puis, des épaules se dessinèrent. Des bras se tendirent.
Akhab, le souffle coupé, vit son double géant emplir le Donjon. Il le vit déplier ses jambes immenses et se dresser à l'air libre, la tête au milieu des nuées - à plus de cent mètres du sol. Il le vit se pencher, s'emparer du tronc brisé dont l'extrémité reposait sur le rempart, et le brandir comme une lance.
Quelque part au cour du chaos, la Murène hurla sa colère.
De sa main libre, le grand soldat Mulari cueillit son petit frère humain et le jucha sur son épaule. Il assura ses deux pieds sur les trottoirs cannelés de la cour, vérifia l'unité et la beauté de son armure de pierre. Puis, dans la lumière et le vent sans fin, il fit face à la Murène et commença à combattre.
Il n'y eut plus qu'un seul Michel Akhab.